Au Vietnam, des condamnés donnent signe de vie à leurs proches grâce à l'art © BELGA

Depuis les cellules d'isolement des prisons du Vietnam où les condamnés à mort sont enchaînés, des détenus se sont mis à fabriquer des figurines en plastique pour meubler l'attente - et envoyer, par des moyens détournés, des signes de vie à leurs proches.

Des rennes, des roses, des coeurs ou des poissons de la taille d'une paume de main tout en plastique...Les loisirs comme les arts plastiques ne sont pourtant pas au programme dans les couloirs de la mort vietnamiens, contrairement aux prisons classiques où la fabrication d'objets artisanaux est courante. Les conditions de vie des condamnés à mort sont particulièrement dures: les détenus jugés dangereux ne sont détachés de leurs chaînes qu'un quart d'heure par jour pour faire leur toilette. Mais certains d'entre eux ont réussi malgré tout à fabriquer en secret ces petits animaux à partir de sacs en plastique mis au rebut par d'autres détenus. "Chaque fois que nous recevons les cadeaux de mon fils, j'ai l'impression qu'il est là avec moi, comme s'il était rentré chez lui", confie Nguyen Truong Chinh, le père de l'un d'eux. Son fils de 35 ans, Chuong, condamné pour le meurtre d'un policier, fait partie des centaines de condamnés patientant dans le couloir de la mort au Vietnam, d'après des chiffres du ministère de la Sécurité publique, publiés l'an passé. Le Vietnam a exécuté 429 personnes entre août 2013 et juillet 2016, soit une moyenne de 147 par an, ce qui le place parmi les pays les plus actifs du monde en la matière, derrière la Chine et l'Iran pour cette période, selon un rapport d'Amnesty international. Chinh retient ses larmes avec peine: les figures en plastique, c'est fini. Comme d'autres proches de condamnés qui les recevaient par le biais d'ex-détenus de droit commun employés dans le couloir de la mort, il ne reçoit désormais plus ces signaux de créativité. Et comme les autres familles, il n'ose pas demander d'explication à son fils, lors de leurs parloirs mensuels de 30 minutes, étroitement surveillés. "Fabriquer ces figurines ne fait de mal à personne, pourquoi ne permettent-ils pas à mon fils de le faire?", se lamente une mère, Nguyen Thi Loan, dont le fils Ho Duy Hai a été condamné pour meurtre en 2008. Cela fait des années qu'elle n'en a pas reçu. Aujourd'hui, elle ne supporte plus de regarder celles qu'elle a collectionnées. "J'avais l'habitude de les accrocher dans le buffet mais je pleurais à chaque fois que je les voyais, donc ma fille les a rangées", raconte Loan en larmes. En février, certaines des premières pièces de son fils ont été exposées, en toute discrétion, l'espace d'un soir, par l'artiste d'opposition Thinh Nguyen, dans son atelier, avec les créations de Chuong et de l'artiste Le Van Manh, condamné à mort lui aussi. "Ces animaux sont les voix des prisonniers du couloir de la mort", explique l'artiste Thinh Nguyen, qui aimerait donner plus de visibilité publique à ces oeuvres. "Quand je vois les animaux, je sais d'une manière ou d'une autre que mon fils est assez stable pour créer ces choses, qu'il est mentalement fort", explique Chinh, le père de Chuong. Il a vendu sa maison et ses terres agricoles pour payer les frais de son combat judiciaire, entamé il y a dix ans pour faire libérer son fils. Au moment des faits, celui-ci était loin de la scène du crime qui lui est reproché, assure-t-il. Chinh accuse aussi les autorités du régime communiste de tortures sur son fils: il a été pendu la tête en bas, battu, électrocuté, torturé avec des aiguilles jusqu'à ce qu'il avoue sous la contrainte, explique-t-il. "La torture dans les postes de police et autres lieux de détention est commune au Vietnam", confirme Andrea Giorgetta, responsable Asie de la Fédération internationale des droits de l'Homme (Fidh). Le gouvernement vietnamien, interrogé par l'AFP, a démenti les accusations de recours à la torture, y voyant de la "désinformation". Cela fait des années que les ONG comme Amnesty International demandent au Vietnam d'abolir la peine de mort et dénoncent les conditions de détention dans le couloir de la mort, sans "accès aux loisirs, à l'éducation ou au sport", dénonce Ming Yu Hah, d'Amnesty en Asie-Pacifique.